VOYAGE DANS UNE AUTRE REALITE
La chamanisation est un élément très important de la pratique chamanique. Elle représente une puissante expérience psychique et émotionnelle qui réunit le chamane et les gens de sa tribu assistant à la cérémonie de chamanisation. Pendant cette cérémonie visant la guérison du malade, le chamane déploie de grands efforts et effectue un voyage dans une autre réalité. Par cela, le chamane change la perception habituelle de la réalité chez le patient, lui montre qu'il n'est pas seul dans sa lutte contre la maladie et la mort, qu'il est aidé dans la chasse des esprits maléfiques qui avaient causé sa maladie par des dieux puissants et des esprits. On atteint ainsi un effet psychothérapeutique très puissant basé sur la croyance totale en la guérison.
Les états de transe jouent un rôle principal dans ce processus. Les études neurochimiques modernes ont prouvé que le cerveau humain produit lui-même des substances qui provoquent un état modifié de conscience, y compris des hallucinogènes, tels que le diméthyl tryptamine. La chamanisation active ce processus de protection biologique chez le chamane, aussi bien que chez le patient et les spectateurs.
Le phénomène des chamanes est mondialement connu et décrit par les chercheurs modernes, tels que C . Castaneda, M. Harner,
V.A. Kondakov, D.V. Kandyba. Voilà certaines de leurs idées sur le chamanisme.
Quand le chaman tombe par terre (graduellement ou soudainement), on dit qu’il « plonge », c’est-à-dire qu’il visite d’autres mondes à cet instant, notamment, le monde souterrain.
Le voyage chamanique est l’un des objectifs les plus importants qu’il a devant lui et qui doit absolument être accompli. La forme essentielle du voyage chamanique se déroule dans le monde d’En-dessous. Pour l’effectuer, le chamane se sert d’un orifice spécial qui existe dans la réalité ordinaire comme dans la réalité non-ordinaire. Cet orifice peut être une source, surtout chaude. On suppose que les chamanes parcourent des centaines de milles sous terre en entrant par une source et en sortant par une autre. En même temps, on estime que les chamanes vont sous terre et en ressortent quand ils le souhaitent. Les arbres creux peuvent aussi servir d’entrée vers le monde d’En-dessous (dans ce cas le chamane suit les racines de l’arbre au fond de la terre), ainsi que les cavernes, les terriers des animaux terrassiers et même les trous particuliers dans les planchers de terre battue des maisons.
Les entrées dans le monde d’En-dessous se trouvent le plus souvent sous terre et mènent dans un tunnel ou un tube qui entraîne le chamane vers des lieux extraordinaires. Grâce à ce tunnel, le chamane voyage là où il veut. De tels voyages peuvent durer plusieurs heures. A la fin, le chamane remonte par le tube qui s’appelle le Tunnel, pour revenir là où il est entré.
Rasmussen décrit l’application de cette méthode : « Le voyage des grands chamanes commence à partir de la maison où ils invoquent leurs esprits alliés, le chemin les emmène sous terre (s’ils se trouvent dans une tente sur la côte maritime) ou à travers la mer (s’il s’agit d’une hutte enneigée sur une banquise) ; le chamane suit ce chemin sans encombre, on dirait qu’il glisse presque en s’enfonçant dans le tube qui colle tellement à son corps qu’il est capable de s’arrêter en se pressant légèrement contre ses côtés, évitant ainsi une chute précipitée. Ce tube reste ouvert pour lui grâce à ses esprits alliés qui veillent sur lui jusqu’à ce qu’il revienne ».
Quand le chamane rentre de son voyage, les gens l’entendent grâce au bruit dans le tube. Normalement, le Tunnel est assez large pour laisser passer le chamane. Mais parfois il y a des obstacles qui peuvent empêcher le passage. Dans ce cas, le chamane trouve un orifice ou une fissure par lesquels il peut passer et continuer le voyage dans le Tunnel.
Parfois, en descendant le Tunnel, le chamane se retrouve descendant ou montant une rivière qui peut faire partie du Tunnel, mais pas toujours. Ainsi, un chamane décrivant son premier voyage dans le monde d’En-dessous, racontait : « Quand j’ai regardé autour de moi, j’ai remarqué un trou dans la terre qui s’élargissait. Nous (le chamane et son esprit allié) avons suivi ce trou et nous nous sommes retrouvés au bord d’une rivière qui formait deux chenaux partant dans les sens opposés. – Allez, devine, dit mon compagnon. – Un chenal va du centre vers le nord, l’autre – vers le sud, vers le soleil ».
La description du monde d’En-dessous provient généralement des chamanes qui croient l’avoir visité en état de transe, c’est-à-dire, dans une autre réalité, non-ordinaire. Le déplacement du chamane entre les deux réalités constitue une partie importante de ses activités parce qu’il constitue un lien précieux pour sa tribu. En même temps, il ne demande jamais d’aide. La capacité du chamane à réussir ses missions dans les deux réalités est une preuve de sa force.
Le chamane doit agir de manière adéquate dans les deux réalités. Il doit être habile dans la réalité ordinaire aussi bien que non-ordinaire, ce qui fait de lui un vrai professionnel dans son domaine. Un état de conscience particulier correspond à chaque réalité : dans le monde réel, l’état de conscience est normal ; dans la réalité non-ordinaire (le monde de l’extase), l’état de conscience est modifié. Le maître chamane change d’état de conscience en fonction de la situation donnée.
Le monde de l’extase, c’est le monde des forces et des actions surnaturelles ; c’est pourquoi le chamane y plonge. Il existe dans les deux mondes : en dehors de l’état de transe, il vit une vie normale avec les gens de sa tribu, tandis qu’en état de transe il devient une partie du monde surnaturel en partageant avec les esprits certaines de leurs capacités : celle de voler, de se transformer, de s’unir avec l’esprit allié, etc.
L’état de conscience chamanique inclut des degrés de transe différents : de la transe légère (par exemple, chez les Amérindiens) jusqu’à la transe profonde (quand le chamane peut tomber dans un état comateux). Les chamanes sibériens pratiquent les états de transe différents : du léger au plus profond. L’extase chamanique représente plutôt un état d’inspiration qu’une transe normale. Ainsi, le chaman voit et entend les esprits, effectue le voyage tout en restant en pleine conscience. Il se trouve dans un état de clairvoyance et d’inspiration.
Le moyen principal pour atteindre cet état de conscience est la musique magique du tambour et de la crécelle. D’habitude, le chamane utilise ces instruments pour entrer dans un état de conscience modifiée et pour y rester. Donc, il les lie inconsciemment à son activité. Un chamane expérimenté a besoin de quelques minutes de roulement de tambour pour entrer dans une transe légère. Les chamanes sibériens appellent leurs tambours « canoës » ou « chevaux » parce qu’ils les transportent dans les mondes d’En-dessous ou d’Au-dessus. Le chant de la chanson de force aide également le chamane à pénétrer la réalité non-ordinaire. Chaque tribu a une chanson unique dont le rythme et la mélodie restent inchangeables, mais dont les paroles peuvent être réécrites par le chamane.
Les chansons sont d’habitude monotones, mais leur rythme s’accélère à mesure que le chamane s’approche de l’état de conscience modifié. Elles ont un effet caché sur l’activité du système nerveux central à la manière de la respiration du yoga. Souvent le chamane est aidé par ses élèves qui reprennent la chanson.
L’expérience d’état de conscience chamanique est vécue par un chamane non comme une fantaisie, mais comme une réalité. En même temps, le chamane fait la distinction entre la réalité de l’état de conscience normal et celle de l’état de conscience chamanique et ne les confond pas. Il sait quand il se trouve dans telle ou telle réalité et en change quand il le désire.