LES TROIS MONDES
Les voyages astraux sont liés aux déplacements à travers les sphères de l’existence, dans des mondes différents. La vision la plus répandue de l’Univers le représente comme trois mondes unis par un axe central symbolisé par l’Arbre-Monde ou la Montagne-Monde.
Les trois sphères de l’existence – ciel, terre et enfer – ont sept, neuf ou plus sous-niveaux. Cette conception se reflète dans le geste du chamane grimpant une poutre entaillée par des marches qui représentent les niveaux du ciel. La représentation des sept cieux (niveaux) est surtout répandue en Sibérie du Sud-Est. Ainsi par exemple, les Mansis estiment qu’on peut atteindre le ciel par un escalier de sept marches tandis que les Orang Laut installent sur les tombes des poutres nommés « escaliers de l’âme» qui ont quatorze entailles, c’est-à-dire, sept de chaque côté.
Le chiffre sept lui-même joue un rôle important dans le chamanisme. Les chamans des Nénètses de Sibérie Occidentale passent sept jours et sept nuits sans conscience pendant que les esprits démembrent leur corps et exécutent sur eux des rites d’initiation. Les chamans des Khantys et des Samis mangeaient un champignon avec sept taches.
Une autre image tout aussi répandue figure les cieux au nombre de neuf, seize, dix-sept ou même trente-deux. On retrouve neuf mondes dans la mythologie scandinave où ils sont unis par un Arbre-Monde, « Yggradsil », dont le nom même indique que les voyages chamaniques ont recours à cet arbre (« le cheval de Ygg » veut dire « le cheval d’Odin » ; « Ygg » signifie « épouvantable » - un des noms de ce dieu). Rappelons-nous que Hermod sur Sleypner, le cheval d’Odin, comparable dans ce cas à l’Arbre-Monde, part à Hel chercher l’âme de Baldre. Il est à noter qu’Odin avait eu une initiation au chamanisme : il a passé neuf jours pendu la tête en bas sur l’Arbre-Monde.
Les seize cieux sont évoqués chez les Téléoutes dont l'arbre chamanique a le même nombre d'entailles. Chaque niveau a son maître - un dieu ou un esprit avec lequel le chaman entre parfois en contact lors de son ascension ou de sa descente (s'il s'agit d'un voyage dans les mondes d'Au-Dessous). Ainsi, les Téléoutes placent Tenguéré Kaira Kana (l'Empereur Céleste Miséricordieux) au plus haut niveau du ciel ; trois « étages » au-dessous se trouvent les trois dieux principaux créés par lui, et le septième ciel est occupé par Kysougan Ténguéré (« l’Omniscient »). Les autres cieux sont habités par les autres dieux et êtres d’essence semi-divine.
Les Khantys de Vassiougan ont sept dieux et sept cieux, tandis que dans la mythologie mongole il existe « neuf fils de dieu ». Les Yakoutes possèdent aussi sept dieux suprêmes.
Dans la mythologie, le monde souterrain est habituellement le reflet du monde céleste ; c'est pourquoi son entrée se trouve aussi sur l'axe du monde (par exemple, aux racines de l'Arbre-Monde) et il possède autant d' « étages » que de niveaux célestes.
Les peuples de l'Asie du Nord perçoivent le monde de l’au-delà comme une image inversée de ce monde ; tout se passe à l'envers là-bas. Quand le jour se lève ici, la nuit tombe dans le monde de l’au-delà ; quand c'est l'été ici, c'est l'hiver là-bas ; quand il n’y a pas beaucoup de gibier sur la terre, il abonde dans le monde de l'au-delà, etc.
La perception de notre monde comme somme des deux mondes (d'Au-Dessus et d'En-Dessous) par les Ngadju Dayaks du Kalimantan du Sud est intéressante puisqu’elle reflète la vraie image.
Dans les cultures archaïques, le lien entre le ciel et la terre était utilisé pour l'envoi des offrandes aux dieux célestes. L'ascension personnelle à travers « l'orifice central » est le privilège des chamans. Ils sont les seuls à pouvoir pénétrer les niveaux de l'existence et, ce qui est le plus important, ils transforment la conception cosmologique en une expérience mystique personnelle. En d'autres termes, ce qui demeure pour les autres membres de la société un idéogramme cosmologique, une représentation abstraite de la structure du monde, devient un trajet mystique très concret pour les chamans. Mircea Eliade écrivait : « Le centre du monde permet aux premiers de porter les prières et les offrandes aux dieux célestes, tandis que pour les deuxièmes, c’est un lieu d’ascension dans le sens propre du mot. Les chamans ont la capacité de se déplacer entre les mondes depuis les temps mythiques, « paradiques », lorsque tous les morts pouvaient en faire autant, ce qui a été mentionné à plusieurs reprises dans les chapitres précédents. Il reste à ajouter que, si la société a créé la cosmologie, la mythologie et la théologie elle-même, les chamans n'ont fait que les assimiler par leurs expériences intérieures et les utiliser comme manuel pour leurs voyages extatiques.
L'Arbre-Monde est l'une des plus vieilles images mythiques reflétant la représentation de la structure du monde par l'homme préhistorique. Il symbolise, en fait, l'axe cosmique situé au centre du monde qui réunit les trois sphères cosmiques entre elles : le ciel, la terre et l'enfer. Les Khantys de Vassiougan croient que sa couronne touche le ciel et que ses racines atteignent l'enfer. Dans certaines mythologies, on retrouve la représentation de plusieurs Arbres-Mondes quoique, de par leur nature, ils soient la copie d'un seul Arbre-Monde se trouvant au centre du monde. Ainsi, selon les croyances des Nénètses, un Arbre-Monde se trouve au Ciel (il abrite les âmes des hommes assises dans les branches comme les oiseaux, en attendant le départ sur la terre pour s'installer dans le corps des nouveaux-nés), le deuxième - sur la terre, le troisième - dans l'enfer.
On retrouve l'arbre qui pousse en enfer chez les Tatars de Sibérie qui croient qu'il a neuf racines et le placent devant le palais d'Irlé Khan. Le tsar des morts et ses fils y attachent leurs chevaux.
Il est difficile de surestimer l'importance de l'Arbre-Monde pour un chaman. Selon de nombreuses légendes, les chamans eux-mêmes naissent dans ses branches et certains reçoivent même la formation et l'initiation là-bas.
Les chamans fabriquent le tambour et d'autres attributs de son écorce ; le poteau sacré qu'il grimpe pendant le voyage astral symbolise aussi l'Arbre-Monde ; devant et à l’intérieur de sa yourte se trouvent les copies de cet arbre (les poteaux). La plupart des chamans avaient « leur arbre » symbolisant l'Arbre-Monde qu'ils visitaient chaque année. A côté de cet arbre le chaman organisait le voyage astral solennel ; il n'y a donc rien d'étonnant au fait que les chamans le représentent souvent sur leurs tambours.
L'image de l'Arbre-Monde est l'incarnation de certaines idées religieuses. D'un côté, il représente l'univers se renouvelant sans cesse comme une source inépuisable de la vie cosmique ; de l'autre côté, il symbolise les niveaux planétaires. Dans de nombreuses traditions archaïques, l'Arbre-Monde incarne la « sainteté » même du monde, sa fertilité et son éternité, c'est-à-dire qu'il est intrinsèquement lié à la représentation de la réalité et de l'immortalité.
Selon les croyances des Yakoutes, dans « le nombril doré de la terre », pousse un Arbre à huit branches symbolisant un certain paradis primitif, puisque c'est là-bas que le premier homme serait né puis aurait été nourri par le lait de la femme sortant du tronc de l'Arbre. L'Arbre-Monde a toujours été lié dans l'esprit des chamans et pas seulement des chamans, au destin. Ainsi, selon les croyances des Turcs Osmans, l'Arbre-Monde a un million de feuilles, dont chacune porte l’inscription d'une destinée humaine ; quand un homme meurt, une feuille tombe
Un autre symbole très répandu du centre de monde est la Montagne-Monde. On retrouve cette image chez les Tatars de l'Altaï qui représentent Bay Oulguène assis sur une montagne d'or au milieu du ciel. Selon les croyances des Tatars de Sibérie, la Montagne-Monde se compose de sept niveaux. Les Yakoutes en ont une image semblable ; ils croient que la Montagne-Monde touche à l'étoile polaire – « le nombril du ciel ». Les Bouryates ne disaient-ils pas aussi que l'étoile polaire est accrochée à la cime de la Montagne-Monde ?
En Inde la Montagne-Monde s'appelle Mérou, tandis que les Mongols, les Bouriates et les Kalmyks la connaissent sous le nom de Soumbour, Soumour ou Soumer.
Même les peuples anciens de la péninsule Malaise, les pygmées-sémangues, possèdent leur propre symbole de l'axe du Monde - le rocher Batou Ribne sous lequel se trouve l'enfer.
La conception même des trois sphères cosmiques ne contredit pas l'idée de l'unité du monde, puisque les deux reflètent ensemble l'unité et l'intégration du cosmos dont le symbole est l'Arbre-Monde ou la Montagne-Monde représentant l'univers dans son indissolubilité et réunissant tous les niveaux de l'existence dans une structure cosmique unique.
D'après ce que dit le célèbre culturologue (au sens russe du terme) M. Eliade, « la technique chamanique consiste au fond au passage d'une sphère cosmique à l'autre : de la terre au ciel ou de la terre à l'enfer. Le chaman connaît le secret de la percée des niveaux ».
On retrouve le symbole de la Montagne-Monde dans d'autres cultures, mais leur étude détaillée ne fait pas l'objet du présent ouvrage. L'ascension de la montagne signifie toujours le voyage au centre du monde que seul un chaman peut réaliser, comme dans le cas de l'Arbre-Monde.
Il n'est pas rare que les deux symboles - Arbre et Montagne - s'intercroisent et se complètent. Le plus souvent c'est l'Arbre-Monde qui pousse au sommet de la Montagne-Monde se trouvant au centre de l'univers. Les Khantys croient que la déesse assise au sommet de la montagne du ciel à sept niveaux, pour chaque homme qui naît, inscrit son destin sur l'Arbre-Monde à sept branches.